Tintin et le secret de la Licorne rose


Deux sujets dominent l’actualité cette semaine : la crise de l’Euro, et la sortie de Tintin et le secret de la Licorne en version américano-3D. Violent télescopage ou coïncidence révélatrice? Tandis que les européens se jettent aux pieds de la Chine pour la supplier d’investir dans le tonneau sans fond de leur dette, le héros de bande dessinée qui, selon Serge Tisseron, (dans Tintin et les secrets de famille) avait vocation à « dire l’ordre symbolique du monde », en illustre à satiété la décomposition par effet de contraste. Au G20, les pays émergents n’en finissent pas de rendre à l’Europe la monnaie de sa pièce coloniale, tandis qu’à Bruxelles on expose en pleine lumière le racisme de Tintin au Congo.

Car de Tintin l’européen, idéaliste-moraliste et poseur (de limites), que reste t-il après la mise aux normes hollywoodiennes? « Un personnage de jeu vidéo à la complexion de baigneur » selon le plus aigre des bloggers. Pourtant, l’humour est là, l’énergie, la fraîcheur des personnages américanisés, mondialisés, déterritorialisés, vivant une autre vie que celle qu’avait rêvée pour eux la famille d’origine.

Un autre se plaint de l’inévitable dérive commerciale. Exit la poésie, dit-il.

« Mais quand la machine Steven Spielberg prend le héros en main, il est difficile de lui imposer une campagne de « marketing » discrète : Tintin se décline donc ces jours-ci chez Mc Donalds, Total, Meccano, Peugeot et les brioches Pitch, un jeu vidéo est prévu pour Noël par Ubisoft et un autre tourne déjà sur les iPhone » s’indigne Big Browser dans Tintin au pays des pépètes.

Américains? Chinois? Qui passera le licol au cou de la licorne?

En réalité, le véritable secret de la Licorne, tel la lettre volée dans la nouvelle d’Alan Edgard Poe, a vocation a demeurer caché. « Les Licornes roses invisibles sont des êtres d’un grand pouvoir spirituel. C’est ainsi qu’elles sont capables d’être à la fois roses et invisibles. Comme dans toutes les religions, la croyance dans la Licorne rose invisible est fondée à la fois sur la logique et sur la foi. Nous croyons sur la seule base de notre foi qu’elles sont roses, mais nous savons de façon logique qu’elles sont invisibles, justement parce que nous sommes incapables de les voir. » – Steve Eley

La poésie ne meurt pas, nous cessons seulement de la percevoir.

Lire tout l’article, absolument délicieux, sur Wikipédia e merci à Max Gratto pour nous avoir mis sur la piste.
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Sur le même sujet : Haddock et les idoles

la reine des grenouilles (1/3)


A l’époque, j’étais une toute jeune grenouille sans grande expérience de la vie. Lorsqu’il s’est approché de la rivière, l’air sombre et les cheveux en bataille, je me suis demandé si c’était pour se baigner ou pour se noyer.
Il s’est dépouillé de ses vêtements un à un. D’abord ses chaussures, qu’il a déposées sur la berge, puis sa longue chemise plissée, puis le pantalon de velours brun, puis ses bas, et j’ai vu qu’il avait un corps vigoureux. Ce n’était déjà plus un adolescent, mais ce que l’on appelle un homme jeune, bientôt dans la force de l’âge. Il est entré dans l’eau jusqu’à mi-cuisses puis il s’est mis à nager à contre-courant, dans ma direction. Je l’observais, posée sur un nénuphar, lorsqu’il m’a repérée. Il y avait en lui quelque chose de solaire, avec une ombre au milieu qui me fascinait.

Lorsqu’il est arrivé près de moi, j’ai ouvert la bouche pour lui communiquer mon message, mais il n’entendait rien. Alors j’ai plongé et lui ai parlé par les vibrations de l’eau.

– vous êtes une bien étrange grenouille, avec ce point rouge au milieu du front
– toutes les grenouilles de notre famille ont ce point rouge sur le front, en souvenir d’une honte ancienne qui frappa notre race il y a très, très très longtemps
– et que puis-je faire pour vous, madame la grenouille ?
– s’il te plaît, dessine-moi
– Mais je ne sais pas dessiner les grenouilles ! Et puis, pourquoi perdre mon temps avec un sujet aussi trivial ? Personne ne s’intéresse aux grenouilles. C’est ridicule.
– Ils ont tort, car nous avons beaucoup à leur apprendre, nous qui connaissons les secrets des deux mondes.
– Peut-être mais en attendant les portraits de grenouilles ne se vendent pas et moi j’ai une famille à nourrir, rétorqua le jeune peintre. Il venait d’arriver à Rome après un long et pénible voyage, et comptait bien faire carrière en obtenant des commandes auprès des cardinaux qui pouvaient payer cher pour des sujets historiques ou religieux. Mais pour des grenouilles ? Cela ne s’était jamais vu.

– Vendre! Il n’y a que cela qui vous intéresse, vous les jeunes peintres.
– Un artiste qui ne vend pas n’est qu’un crève-la-faim, un incapable, un loser. Ce n’est pas avec des portraits de grenouilles que je deviendrai célèbre à Versailles, même pour des grenouilles parlantes.
– ah non, Et le bassin de Latone, qu’en fais-tu, jeune présomptueux? N’est-ce pas l’un des plus photographiés par les touristes dans tout le parc de Versailles? Et les grenouilles n’y occupent-elles pas une place de choix?
– oui, mais celles-là étaient des grenouilles mythologiques, elles avaient eu maille à partir avec une déesse
– eh bien, qu’est-ce qui t’empêche de dessiner une grenouille mythologique?
– Comme toi par exemple? Mytho sûrement, logique, ça reste à prouver!
– Qui sait? peut-être suis-je un peu plus qu’une simple grenouille des marais.
– Quand bien même tu serais la reine des grenouilles, je ne m’abaisserai pas à te dessiner. Ce serait compromettre la haute idée que je me fais de mon art.
– C’est ton dernier mot?
– Oui
– Alors tant pis pour toi

un long silence

– N-as-tu donc aucun voeu que je puisse exaucer?

– Aucun

Quelque temps plus tard il éait de retour, honteux de son arrogance. Il parcourut longuement les bords du fleuve, mais la grenouille ne se montra pas. La faim lui donnait des hallucinations. Parfois, il croyait entendre la voix de la grenouille, mais ce n’était que le bruit du vent dans les peupliers.
A SUIVRE

Au Luxembourg


Au jardin du Luxembourg, le temps se dépose en couches successives que perce un coeur joyeux, ignorant de tout ce qui n’est pas son bonheur. Hier, ayer, ailleurs n’est rien. Demain passe comme une ombre, no es nada, revoici le ciel bleu. On est au coeur du monde. Il faut se faire un coeur de lion pour dévorer le jour, saluer la dignité des reines. On cherche en vain la statue de Pina Bausch, elle aurait toute sa place ici, face au soleil, sur la terrasse, et ses danseurs déployés autour du bassin défileraient avec les saisons. Que d’amour dans leurs yeux, leurs visages, les mots et puis surtout les corps. Danser la vie. Baila, Pina, baila, sonst sind wir verloren. Danse, ou nous sommes perdus. Le centre du monde est ici, bien caché. Tenir la main donnée. Capturer cela pour toujours, et le reste est nuages.

(Réponse de la PNL à Deleuze: le contraire de la déterritorialisation, c’est l’ancrage.)

Toutes les villes mouillées se ressemblent


Toutes les villes mouillées se ressemblent. Elles parlent entre elles un langage secret, connu d’elles seules, une chanson sussurée à l’oreille du voyageur. Chacune a sa couleur, sa pudeur sous la pluie, une histoire intime et subtile courant par les rues ruisselantes.

Dans cette ville d’Europe, les passants se pressent d’écraser de petites bulles grises. Pensées pliées, c’est la rentrée; déjà perdues, reviendras-tu?

Toutes les villes mouillées se répondent. Au matin, leur visage a retrouvé sa fraîcheur. Une odeur nue de feuilles au sortir du métro crie l’enfance. Une chanson commencée là-bas revient. Rêver, revivre, aimer. Sous les parapluies, des visages.

So chic, un bus au rouge impérial éclabousse la foule d’eau sale, avec de vrais morceaux de reflets coupants comme du verre. Le faux sang se répand dans les flaques de néon. Une femme saoule se fait arracher son sac et vomit. Luxe et rage. Courir après les taxis noirs, méditer un polar. Pluie mesquine, assassine.

Asie. Sur le trottoir un enfant court. Un fou se savonne en riant. Le bruit feutré des pneus fait claquer l’eau des flaques. Après, le soleil brûle. Les femmes des quartiers nord se lavent. Cheveux mouillés, tordus, rincés. Comment les dessiner? Lèvres, épaules, et le pli du bras. Toutes les villes mouillées correspondent, les toits de zinc et la tôle ondulée rouillée grisée. Couleurs clinquantes, get a bigMac.

A Lisbonne, un pavé dépasse. Les rails du tramway brillent sous l’averse électrique. Ici, les gens n’ont pas de corps, leurs vêtements se déplacent. La nuit se répand, jaune et grise. On ira voir Bosch au musée, des porcelaines chinoises et des paravents japonais. Maisons bleues, roses, moussues de vert. Moisir a quelques avantages.

A Paris, du haut de la grue, trois corneilles plongent dans le couchant, décrivent un large arc de cercle et percent la muraille plombée des nuages. Croire à l’éclaircie. Les villes et les souvenirs se séparent.

The Banahaw protocol


Appreciative living is an art Filipinos have mastered and kept improving ever since the remote days when heir ancestors were building the rice terraces. Indeed I can sense a strong connection betweeen NLP, or neuro-linguistic programming as a way to connect with the world of our sensations and emotions, and what they call « Kapwa ». This is a story about finding the new Jerusalem in the jungle, and enjoying ll of it tremendously.

The day before I left Manila for the lush slopes of Mount Banahaw, a bitter American handed me a CD with all sorts of recommendations the business community had prepared for the new president of the Philippines. His disappointment was obvious, as he uttered “this is our last attempt to make policy for this country”. Indeed, his intentions were good. Many years ago, even I had shared some of these hopes for a better, more efficient, fairer business environment. But this was no longer the case. No longer did I dream of changing this place and these people against their own will, or lack of it. I was going back to Banahaw to connect with this country on a different, deeper emotional level. If anything was to change, it would have to come from the heart, not from any sort of rational, however thoroughly prepared blueprint. Things would happen at their own pace.


Besides I was there to learn, not to teach. Having just completed my coaching and Neuro-Linguistic Programming studies, I was coming here to close a cycle and “live the experience”, whatever this entailed for me. Last winter, on several occasions during the NLP exercises, I had come back to that place in imagination, building it as an anchor, a source of joy, inspiration and positive energy. Now, I was going back for real, and I was looking forward to trekking in the forest with my friends, enjoying a bit of physical exercise among the unique flora (oh, the rafflesia banahawensis).

On my first trip to the Philippines, in the mid-90ies, my friend Jeannie Javelosa started telling me about the mysteries of Mount Banahaw, a place considered sacred by many Filipinos and spiritual-minded people around the world, including Tibetan and even Catholic monks, who would congregate there to meditate and revel in the place’s psychic energy. She would tell me how the inactive volcano was renowned among those circles for the healing powers of the water streaming down its slopes and the spirits supposedly roaming in its forests. Most amazing was the web of superstitions and legends that surrounded the place like the clouds hiding its summit from the eyes of the trekkers. What made the story even more compelling was the contrast with the nearing Mount Cristobal, a place of dark energies where some people were said to be practicing black magic. Indeed, the Philippines had become a very fashionable place among New Age communities. Pilgrims started coming from all over the country, until the Department of Environment had to close down most of the trails leading to the summit until such time that the place regenerates itself. Today, some of the best pictures of Mount Banahaw and its rare flora can be seen on Youtube.

As for me, always a taker for a good story and a lover of nature, I was mostly excited at the perspective of spending a week-end in the mountain, enjoying the fresh air far from the unbearable pollution of Manila. The first time I finally got there with Jeannie, we met a fantastic story-teller who would rant on and on about the mountain spirits, dwarves, elementals and even UFOs making appearances in this “New Jerusalem”. Never mind the fact that the guy got a bit carried away in his own tales. For me, what made this experience memorable was the deep yet fun conversations with my friends, the walks in the mountain and the practice of yoga on a balcony overlooking the landscape. Jeannie’s house was perched high above the forest, and from there the view was breathtaking. As we went through the various yoga movements, I was enthralled by the smell coming from the flowers of a rare vine, the waves of green foliage filling the whole space all the way to the horizon and the view of the Mount Salakot just on the other side of the slope. Far from being the idyllic quiet spot in the mountains, the place was vibrant with the presence of numerous animals, birds and insects whose voices came together in a noisy background. In the middle of the night, for no apparent reason, and the sunrise being still hours away, roosters – dozens of them – would start crowing, as if sounding the alarm for some mysterious presence, thus waking up all the dogs who would start barking furiously for hours. In the morning, exhausted, I spent an hour looking at a procession of ants going up and down a branch, my eyes moving ever more slowly until I was captivated by a drop of water bending a leaf under its weight. I became aware of all the nuances of green, as I walked down the moss-covered steps carved in the old volcanic reddish stone. The place was eerie. It reminded me of the strange island where Tintin and his companions are taken hostage in the album “Flight 747 for Sydney”. The comparison was not entirely absurd, as I was told the next morning there were some rebels hiding on the other side of the mountain. UFOs, on the other hand, did not manifest themselves.

Back in France, I kept returning to Mount Banahaw in my mind whenever I would look for a peaceful – and powerful – resource-image. During my training in Neuro-Linguistic Programming (NLP), I would meditate in a giant lotus flower shaped after the memory of the vine flowers growing under Jeannie’s balcony, my mind wandering over the mountain’s green crests.

Of course, I was excited to go back there during my latest trip to the Philippines. My coaching teacher, Nicole de Chancey, used to say that no learning process would be complete until we “had it in the muscles”, so it was a wonderful experience to practice yoga in Jeannie’s high-perched house after a particularly long trek to the dark mount Cristobal. My friends compared disciplines, the Asian and the Western approach, meditation, NLP, while sitting on our yoga mats on the balcony. They told me about Kapwa, the sense of the other in the self, which is a mode of perception more than just an concept. True enough, my muscles had stored all these memories, and they all came back. I was now ready to become a teacher and a healer myself. Having given up on the idea to change this country and its people, they opened up to me and started sharing their secrets. Alas, the bitter American would never understand. These were not things you could store on a CR-Rom.





IF YOU WAN TO KNOW MORE ABOUT MOUNT BANAHAW:

Mt. Banahaw (2,158+) [CLOSED]

http://www.malapascua.de/Volcanoe-Map/Mount_Banahaw/hauptteil_mount_banahaw.html

http://en.wikipedia.org/wiki/Mount_Banahaw

Mount Banahaw (alternative spelling: Banahao or Banájao) is one of the active volcanos in the Philippines. Part of a volcanic group, it is located along the boundary of Laguna and Quezon provinces, on the island of Luzon, in the Philippines.
The mountain and its environs are considered sacred by the local residents because of its « holy water », which allegedly have beneficial qualities, issuing forth from local springs and its « puwesto s, or the « holy sites ». These are composed of unique, natural features such as rocks, caves and springs with shrines erected in, on or around them, their location having been revealed to a man in the Spanish Era by the Santas Voces or the « Holy Voices ». It has another of this mountain and it was named as Mount Banahaw de Lucbán.

The term Banahaw is not known to many people but some beliefs attribute it to the description of a holy being. This mountain has a rock with the footprint of an unknown being and supposedly, this was the origin of the name of the mountain. Banahaw is very close to the modern Tagalog words banal (holy, sacred, divine) and daw (a word used in quoting another speaker; when appended to sentences, daw indicates slight disbelief or uncertainty in the veracity of the quotation’s content). Combined, the two words mean « [it is] probably/supposedly sacred ». The way the phrase was transcribed in Baybayin, the ancient syllabary used in writing Tagalog prior to the introduction of the Latin alphabet, finally produced the term  » Banahaw

Back in the Philippines


And so I am back in the Philippines, surrounded by familiar and unfamilar faces. It starts in Abu Dhabi airport, as hundreds of Filipinos working in the Middle-East, otherwise known as Overseas Foreign Workers (OFWs), prepare to board the plane. A unique ambience, made of excitement and nostalgia, as the accumulated pain and repressed fears comes closer to the surface. Some of these people have not been home for years. They long to see their relatives, to feel home again, and safe. That feeling is so palpable and moving, even a foreigner like me gets the goose bumps.

Then in Manila, the pervasive sound of laughter bubbles up around me, in malls, in elevators, in meeting rooms, in the street. People keep laughing all the time, about anything, and this is so refreshing. Its a question of attitude, a way of looking at life.

My French friends find it hard to believe I am actually here for work, but how can I ever explain how much work here can at the same time be pleasure? French companies based here know about this unique mix of professionalism and joie de vivre, as can be seen on their facebook page. Go for pink and apple green, ye super-accountants, engineers, managers!

When you are really good at what you do, and you work so hard, you can afford to go a little crazy from time to time.

And of course the culinary trip to pampanga with a bunch of ladies and art-buffs, the Beti church, Art-Nouveaux houses lost in the middle of dusty villages and the splendid swamps where birds come from all over Asia. As always the best stories come at sunset, like the great-grand mother who would be taken out of her grave by the villagers once a year for all saint’s day and exposed for a couple of days until she was authorized to go back rotting undergrouond. Now I understand better the crazyness of certain Filipino movies.


And by the way, who murdered the cute little turn-of-the Century koleyiala?

Au coeur du monde ou le repos pendant la fuite en Egypte (reprise)


Il y a plusieurs façons de tourner une page. Mais pourquoi vouloir clore un chapitre, une saison? Pourquoi ne pas ouvrir sur ce qui vient? Glisser d’une saison dans une autre avec la grâce d’un amant furtif qui s’en va voir ailleurs. « Quand on aime, il faut partir » (Blaise Cendrars, Au coeur du monde).

Étrange été. Plus légers, plus enclins à bouger, nous redevenons nomades. « Nous avançons dorénavant vers l’avenir comme le feraient des immigrants qui ne connaissent ni la langue ni la grammaire du monde vers lequel ils cheminent. » Jean-Claude Guillebaud, la vie vivante. Banalité? Pour le savoir, le mieux, c’est encore de passer de l’autre côté du miroir, dans le regard de l’autre. Voir ce qui tient, ce que l’on refuse, et ce qui n’en vaut pas la peine. Tout un été pour faire le tri. On peut même rire. Sauf de la Syrie. Comment dessiner le corps, ce corps humain que l’on torture? Qu’en disent les grands artistes cotés, les Damian Hirst, Jeff Koons, Murakami? Rien. Circulez, petits billets, jolis billets verts, la torture n’est pas un sujet.

Salauds.

Mais pardon, c’est l’été. Tout le monde ne peut pas mourir devant les remparts de Missolonghi comme Lord Byron. Tout le monde ne peut pas donner sa main aux étoiles, comme Cendrars. Et puis, signer pour la libération d’Ai Wei Wei, c’est tellement plus tendance. Libérez les celebrities!

Ainsi, « j’arrive où je suis étranger » (Aragon). L’odeur de la forêt juste après la pluie, sur le mont Banahaw . Il y a, dans certains coins des Philippines, des pierres volcaniques rouges couvertes de mousse, étranges comme les dessins de Vol 747 pour Sydney. Ambiance « piste d’atterrissage pour extra-terrestres ». (Pour les martiens, les extra-terrestres, c’est ce qui reste quand on a tout oublié). La pierre de l’entrée, peut-être? ici, la nature et le surnaturel se mêlent, pistes tressées. Dans la lumière filtrée d’une forêt primaire, recevoir la leçon d’étrangeté de Murakami, le vrai, celui de Kafka sur le rivage. Lisez-le vite, avant le prix Nobel. Après, ça fait rattrapage.

Marcher en forêt, percevoir ce qui vient, ce qui est là, distinguer les sons, les odeurs. Cela passe par le corps, toujours, et le rythme des pas. On ralentit d’abord, pour entrer en connivence. Attendre. Encore un peu plus de lenteur. Enfin, le rythme de nos respirations s’accorde. Ici, c’est maintenant.

Ou bien, comme le Lorrain, passer des heures à observer la lumière qui vire d’heure en heure, sur les feuillages, dans la campagne romaine (Nature et idéal, Rome, 1600-1650). Loin de Versailles et de sa cour frelatée, le nez dans l’herbe : au coeur du monde.

Bien sûr, le paysage est chose mentale, et le regard crée ce qu’il voit, mais ce sont les sens qui nous donnent la clé. Avant le Lorrain et compères, on n’y voyait qu’un fond de décor pour une « fuite en Egypte » avec la Sainte Famille au premier plan. Puis ce fut « la pause pendant la fuite en Egypte », avec les personnages de plus en plus petits. Et, à la fin, plus de fuite du tout, ni d’Egypte. c’est alors qu’on a commencé à voir l’Italie.

Ce qu’ils fuyaient, pourtant, c’était vraiment l’horreur. Comme aujourd’hui. Comme dans Rembrandt, scènes de lynchage et de haine autour des visages du Christ. Dans les villes en guerre du Sud, bruissant de folles rumeurs, on l’aurait traité de jeteur de sort avant de lui passer un pneu enflammé autour du cou. Les visages de la foule, pure expression de haine archi-contemporaine. Cet art-là se coltine au monde, à ce qu’il peut avoir de répugnant, pour mieux accentuer le contraste et la figure du Ressuscité.

Tous ces Christs, avec leurs grands yeux. Profils perdus, faces retrouvées. Le Christ de la collection Hyde et celui de Detroit aux larges pommettes de trois quarts; le Christ de Berlin et celui d’Amsterdam, et puis celui du Louvre, dispersés aux quatre coins de la planète eux aussi nomades et c’est encore Cendrars les Pâques à New York, à Shanghai, à Belleville, quoi de neuf aujourd’hui Seigneur peut-être Vous? Cendrars le grand bourlingueur de la modernité voyageur pré-nomade ne croyait à rien, mais savait la douleur.

Il n’y a pas de repos pendant la fuite en Egypte.

Ecrire dans la ville avec Yuthinai


Buencarmino rebondit aujourd’hui du corps vers le langage, avec un second coup de coeur à Yuthinai.

Yuthinai c’est le blog d’un prof de français qui s’est donné pour mission de donner le goût de l’écriture aux enfants du lycée français de Bangkok. Pendant un an, le professeur et ses élèves ont exploré ce que peut l’écriture. On voudrait en citer de longs passages mais le mieux c’est d’y aller vous-mêmes. Les textes des collégiens et lycéens sont rassemblés en un e-book disponible sur le blog.

Alors que j’avais prévu d’écrire cette semaine un coup de coeur à Cendrars (patience), je m’aperçois en lisant les textes de ces enfants qu’ils en sont les continuateurs authentiques. Si le voyage, ou plutôt la « bourlingue » façon Cendrars constitue l’un des thèmes littéraires majeurs du XXème siècle, aujourd’hui, c’est le séjour de longue durée qui permet l’immersion dans un climat, dans une société différentes pour en ramener des pépites. La déterritorialisation du regard passe par cette expérience. Parcourir le monde à toute vitesse ou s’accorder la lenteur pour infuser dans le jus d’un autre pays, d’une autre ville? Il faut se laisser mouiller par l’Asie, connaître toutes les sortes de transpiration, la sienne et celle des passagers dans le bus, voilà ce dont nous parlent les enfants de YuthinaÎ. Courez-y vite!

Citation :

« Le blog cherche à mêler différentes voix par sa thématique, son but : interroger la ville où
nous vivons, à travers une écriture de type intégrant le multimédia et la réactivité, et
mettre cette recherche en relation avec les textes d’auteurs que nous sommes amenés à
lire, ainsi qu’avec le programme. Ce n’est donc pas un blog « perso » mais délibérément
collectif.
Pour plus de précisions sur l’approche et les finalités, voir la page Pourquoi ce blog
. »

Et ceci, qui devrait vous donner envie de plonger dans la fraîcheur d’une parole en train se de découvrir :

« Ce blog part d’une envie de défendre, dans la profusion de nos écrans et de ceux des
« digital natives », une lecture dense, source de sens, de profondeur, de plaisir à plonger
dans la complexité du monde ou d’explorer la complexité des rapports qu’on tisse avec
lui, et ce dans la pratique hebdomadaire de la discipline « français ». »

A nos amis du bout du monde, kop khun kha. Merci.

Dessine moi un cadeau


S’il te plaît, dessine-moi un cadeau?
Ce qui mûrit dans l’ombre et qui vient éclore au soleil
Les peaux mortes qu’on laisse après soi, pour mieux naître
Avec l’énergie des enfants, la bienveillance des anciens
Donner, recevoir ce qui vient

le petit monde de Buencarmino


Voilà l’été chantent (ou plutôt braillent) les Négresses vertes, à pleins poumons. Ce sera bientôt le moment de retrouver les petites routes de la Sarthe et les marais de l’île de Ré, avant d’aller respirer la poussière des Philippines entre deux cyclones, ou l’odeur de la pluie sur le mont Banahaw.

L’été, c’est un désir de liberté qui monte, une envie de poser le nez dans l’herbe et d’écouter coasser les grenouilles au bord des mares. Le monde ne cesse pas de tourner, mais d’autres voix se font entendre. A travers les personnages rencontrés au fil des ballades, et qui font de trop brèves apparitions dans ce blog, une autre sagesse pointe. Bonjour à vous, l’âne du Poitou, inventeur du slow fun gentiment moqueur et sage comme une tranche de vieux bouddha (l’âne et la mouette), lointain cousin de l’âne du mullah Nasruddin; la mouette voyageuse qui n’aime rien tant que les cantates de Bach remixées (Lady Goldberg et les variations Gaga), les renards et les hérons sarthois, grands mangeurs de grenouilles des douves, les canards de Séville et les araignées de Louise Bourgeois, les bigorneaux rétais, les tigres du Bengale et autres baleines à dormir debout. Tout un bestiaire, et j’en oublie. le colibri, qui fait sa part! Et le chat du rabbin! Comment, vous n’avez pas encore vu le chat du rabbin? Se priver ainsi de 80 minutes de pur bonheur, il n’y a que des humains pour être capables d’une telle cruauté!

Back to Wuppertal with Pina Bausch (in English)


Pina, by Wim Wenders : Is this theater, dance, or just life? I had to watch it one more time, with a new friend, and there might be a third time again after this. Each time I watch the documentary Wim Wenders made on Pina Bausch and the dancers of the Wuppertal Tanztheater, the level of emotion raises as I catch more details. How they loved her, how they miss her. Dancers from all over the world have come together to create an art that is truly global yet so genuinely German, in the « second-half of the XXTh Century » meaning of the word. Some sequences are extremely hard, like the moment that best captures the de-humanizing forces a woman is submitted to, in a terrifyingly emblematic way. The female friend who watched the movie with me first talked about rape, then she added : « in fact it is even more general than rape, this is what people expect of us, all of us, women or men, and what we accept : to become an object ».

Says Pina : « where words end, this is where dance begins ». And where dance begins, the unspoken, the unacceptable becomes visible.

Says one of the dancers : « meeting Pina was like finding a language, finally ». A language she created, with an extremely precise vocabulary and an immense power of emotional expression. A language we feel like we’d been waiting for all this time to express what we feel, what we are made to feel. What we didn’t know we were feeling, and what it feels like when we forget to feel.

Says Pina to the dancer : « you just have to get crazier ».

Then, there is the magic of the German language. It takes two or three French and English words to translate « Gefühl ». Feeling? Sentiment? Ressenti? All of the above. But why translate anyway? Just watch and shiver. When was the the last time you got the goose bumps while watching a movie, let alone a documentary?

Café Müller : says the French woman : « the stage was empty, and she said, we need chairs », and there you go, « pof les chaises ».

I like « pof les chaises ».

Then there is Wuppertal and its flying tramway, where Wim Wender captures a hilarious sequence with a dancer, a giant pillow and the sondtrack. This is the Germany we love : modern, contemporary, open to the world and I do not mean just the world’s money (sorry, London).

Then there is longing, in German : « Sehnsucht ». What are we all longing for? Just to be more human, whatever the price. Look for it. Buscando. Animo e movimiento. Joy, alegria. Love.

Dance for love.

Galerie

Corps langage mémoire EPLV au MOTIF

Cette galerie contient 16 photos.


Une démarche qui magnifie le livre. Des artistes s’emparent de quelques exemplaires destinés à la destruction et construisent une oeuvre transversale : écriture, corps, peinture, musique, vidéo, scénographie, recyclage. Vous êtes invité à déambuler dans l’œuvre, parmi des totems qui … Lire la suite

Derrière la magie (car des roses il y en a)


Nous connaissons tous des personnes agréables, et qui gagneraient à être connues, dont le rayonnement souffre d’un prénom ridicule ou difficile à prononcer. Proust aimait créer de tels personnages, dont le nom malsonnant s’accordait mal avec une âme éprise de musique et sensible aux émotions qu’elle procure (madame de Cambremer).

De même, le nom à consonance magico-manipulatrice de la PNL (Programmation Neuro-Linguistique) constitue un obstacle à l’appréciation d’une discipline qui n’a rien d’ésotérique, et qui doit tout à la simple observation de grands praticiens légendaires, tels Milton Erickson ou Virginia Satir. Milton Erickson pensait que toute personne possède en elle-même les ressources nécessaires pour se guérir, trouver la solution à son problème spécifique ou atteindre son objectif.

La PNL nous enseigne, et surtout nous permet d’expérimenter que nous sommes libres, à tout moment, de choisir notre état émotionnel, les couleurs dont nous voyons notre vie. La liberté que donne le fait de disposer d’une plus large palette d’options constitue en soi une « raison raisonnable et suffisante » d’essayer. Car la PNL, c’est avant tout un outil, un simple outil au service d’une démarche plus complète qui s’appelle le coaching.

S’il y a manipulation, elle est du même ordre que celle à laquelle Proust soumet son esprit lorsqu’une gorgée de thé, prise un soir d’hiver, lui ouvre les portes d’un monde qu’il croyait perdu à jamais. Le début de la Recherche fournit une formidable description des états « associé » et dissocié », lorsque nous sommes ou non connectés à nos émotions profondes.
« …Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées. » Proust, A la Recherche du temps perdu. (citation complète plus haut dans le blog)

Il y a quelque chose, dans « la rumeur des distances traversées », qui fait penser à la nouvelle hypnose de Milton Erickson, un thérapeute extraordinaire. Proust, avant les chercheurs, avait perçu combien le souvenir est malléable, et deviné qu’il nous est possible de le modifier à volonté pour en colorer différemment nos vies présentes, comme un film que l’on repasserait en noir et blanc, puis en sépia, en accéléré ou au ralenti. Cela nous paraît magique, parce que c’est puissant.

Il faudrait parler aussi de la joie, du rire libérateur qui nous reconnecte à la fraîcheur, à l’imagination sans limites de notre enfance, comme un dessin animé. De Proust à Tex Avery, le raccourci peut sembler brutal. C’est que la vie ne prend pas toujours le temps de ménager les transitions. A chacun de remettre un peu d’ordre au montage. Assumons la responsabilité du « final cut ».

L’apprentissage commencé en octobre dernier se termine ce soir, et ce sera comme un petit deuil à faire avant de se tourner vers l’avenir, vers les autres et leur soif de mieux-être. Merci à Alain Cayrol, à Nicole de Chancey pour leur enseignement plein d’expérience, de bienveillance et d’humour. Merci à tous les coachs pour la générosité des partages. Merci pour le courage, la diversité, la fantaisie créative des uns et des autres. Laissons monter en nous la saveur mystérieuse et l’espièglerie.

Car pendant que nous sommes assis derrière notre écran, les mains sagement posées sur le clavier ou manipulant la souris, tandis que les enfants grandissent, en arrière-plan, s’éveille un gros minet dont les pattes fourmillent d’une furieuse envie de se mettre à courir tout autour de la pièce en miaulant d’excitation.

Prochain article sur BuencaRmino : la bibliographie du coach et PNListe.

Hypnose ericksonienne : http://www.biosynergie.org/pages/hypnose.htm

Corps langage mémoire le projet EPLV au MOTIF


Corps, langage, mémoire : retrouvez les thèmes chers à BuencaRmino entrelacés, amplifiés, vibrants, dans cette exposition à vivre.

BuencaRmino vous invite à venir découvrir, à l’occasion de la 22e édition des Portes ouvertes des Ateliers d’Artistes de Belleville Belleville, du vendredi 27 au lundi 30 mai 2011 – 14h à 21h

une nouvelle forme de collaboration artistique : EPLV – les Exclus : Peinture en Livre… en Vidéo
corps – langages – mémoires

une installation d’arts visuels et vivants
production Aracanthe, conception Mirella Rosner

Une démarche qui magnifie le livre.
Des artistes s’emparent de quelques exemplaires destinés à la destruction et construisent une oeuvre transversale : écriture, corps, peinture, musique, vidéo, scénographie, recyclage.
Vous êtes invité à déambuler dans l’œuvre, parmi des totems qui abritent chacun un couple livre peint – vidéo.
Tout au long des 4 jours de présentation, l’oeuvre est nourrie en direct par des performances issues d’une réflexion sur l’exclusion, l’identité, la mémoire, le temps.

le MOTif
6 villa Marcel-Lods, Passage de l’Atlas 75019 M° Belleville

n°94 sur le plan des AAB

contact communication Laure Samuel – 06 61 30 53 79

rejoignez-nous sur facebook : Aracanthe

Le point d’appui (fin du cycle)


Chacun cherche son point d’appui. Pour les uns, c’est un être, et pour d’autres une idée, un lieu, un espoir ou un souvenir. Parfois on croit le perdre, et puis on le retrouve, ou l’on s’en trouve un autre.

Mirella commente les dessins. « Cherchez le point d’appui : sur quelle jambe repose le poids du corps? Observez la tension des muscles, exagérez la main, le bras qui s’avance, ou le pied : la partie du corps la plus proche de vous. Libérez-vous du cerné, regardez ce qui se passe à l’intérieur, les plis de la peau qui remontent de l’autre côté du torse. Les jambes ne sont pas symétriques, le corps n’est pas droit. Repérez les torsions par rapport à un axe, intéressez-vous à la proposition du modèle ».

Ah, la proposition du modèle! Bien sûr, on est là pour ça, sinon pourquoi se déplacer quand il serait plus facile de travailler chez soi, à partir d’une photo qui a l’avantage de tenir la pose aussi longtemps qu’on le désire? La présence du modèle, lorsque ses poses sont vraiment habitées, font partie de la proposition tout autant que l’inclinaison d’un bras ou d’une tête.

Le premier modèle est une homme souriant, dans la force de l’âge. Ses propositions reprennent le vocabulaire classique. On peut lire dans ses poses la trace des générations de dessinateurs et de modèles qui se sont succédé à l’Académie depuis sa fondation (voir le Carnet d’études n°15 : l’Académie mise à nu, éditions Beaux Arts de Paris, sur l’histoire des modèles). Aujourd’hui, cette origine oubliée nous empêche de voir la lance, le bouclier absent du bras qui le portait, le guerrier grec inspirateur de ces poses héroïques et qui pourrait encore nous donner des leçons de courage pourvu que nous fussions disponibles. Héroïques, ou simplement idéalisés, comme les bronzes de Riace

Débarrassé du poids de l’académisme et des formes figées, ce corps nous restitue tout le joyeux génie de la Grèce, son bonheur d’être là, son évidence dans le rapport au monde.

On a parlé dans ce blog de Cynthia Fleury et de son livre sur le courage (« j’ai perdu le courage comme on égare ses lunettes »), de Jacqueline de Romilly et de son Hector. Sur quel point s’appuyer face à l’inacceptable?

Il faut chercher des armes dans la couleur, allumer des jaunes et des rouges, tordre le cou du doute.

Parfois, il arrive aussi que le guerrier soit vaincu. Est-ce pour autant la fin? Comment se relève t-on d’une défaite?

Et puis il y a Sophie, sa présence rayonnante, ses transitions glissantes d’une pose à l’autre. Ses mouvements de danse Butô dont l’origine serait inspirée des survivants de la bombe, à Hiroshima, tentant de se relever après le désastre. Après l’âge héroïque vient le temps de la résilience.

Ce qui se passe à l’intérieur? Observer la naissance d’une émotion, comme elle se répand dans le corps et du corps à l’espace. Le point d’appui, ce peut être un silence, une façon de conserver l’énergie qu’il faut apprendre à percevoir.

Ce combat-là, mené jour après jour dans l’instabilité du monde, est le sujet même de ce blog, dédié à toutes celles et tous ceux pour qui tenir debout n’est pas une évidence. A celles et ceux qui ne réussissent pas toujours du premier coup, et qui persévèrent.

A vous, le sourire de la vie.

Le corps dans l’écriture


Pourquoi ce malaise à propos du corps dans l’écriture en France? Il se publie tant de romans, tant d’histoires d’où le corps est absent, ou s’il est là, jamais vraiment habité, rarement aimé, toujours un peu déplacé, malvenu. Ce ne sont pas les études sur le sujet qui manquent, c’est la présence. Heureusement, les canadiens sauvent la mise, comme l’excellente revue Analyses.

Plus je creuse, et plus ça m’intrigue. Cela fait plusieurs mois que nous discutons avec Mirella Rosner et l’équipe d’Aracanthe-EPLV de son triple thème : « corps, langage, mémoire » (prochaine expo au MoTIF). Corps du modèle, dans l’atelier, bien posé sur son point d’appui, avec ses raccourcis qu’il faut saisir, ses attaches, ses creux et sa façon d’accrocher la lumière. Le langage, qui « tend vers » et jamais ne saisit; la mémoire, qui surgit de l’un pour se fixer dans l’autre, espiègle ambassadrice de mille objets divers.

J’en parle et puis j’oublie?

Mais revenons à l’écriture. Au départ de ce blog, un désir d’ancrage, ou de ré-ancrage, dans ce pays où je me sentais étranger au retour d’un séjour de sept années en Asie. Mais il y a différentes manières de se sentir étranger, comme il y a différentes manières d’arriver, de revenir, d’être là : « là où j’arrive, je suis un étranger » (Aragon). Se jeter dans l’Atlantique après des heures de marche au soleil, enfourcher un vélo pour s’exploser les poumons sur les petites routes de la Sarthe, en été. Poncer, pendant des heures, un vieux placard, pour le plaisir d’y poser enfin des couleurs nouvelles. Exulter dans cet épuisement libérateur. Une autre fois ce sont des lèvres, un parfum dans une chevelure, un pli du bras que l’on aime sans savoir pourquoi, qui nous attachent et qui s’en vont.

Je t’aime et puis j’oublie?

C'est de la bombe!

Pour moi, c’est passé par le corps. Le corps et le langage, le corps dans l’écriture, dans la chorégaphie de Pina Bausch, et puis le corps dans le dessin. Ébloui par le chant de Salomon, de Toni Morrison, dont le moindre personnage rayonne d’une présence physique que l’on trouve rarement dans la littérature d’aujourd’hui, j’ai travaillé les mots tout un été. Nancy Houston évoquait aussi, récemment, le malaise de l’intelligentsia française lorsqu’on parle du corps, de ses sensations brutes, non filtrées. Cette façon bien française de ne pas être là, pas complètement, posés sur un bout d’orteil. Houellebecq emblématique évocateur de ces corps désincarnés, pressés de fuir dans un cyber-univers où les mots tissent de longues chaînes de code. Bien vu, bien décrit, terrifiant.

Je clique et puis j’oublie?

Aujourd’hui, j’en suis sûr, ce qui me sépare d’eux, c’est ce qui les sépare du corps. Du corps et de ce qu’il dit. Un manque d’ambition, pour ne pas dire une forme de lâcheté face à l’intensité du corps, à ses silences, à toute cette vie violente qui le traverse. La pratique régulière du dessin, même en l’absence de progrès notable, a pour effet de transformer le regard : dans le métro, dans le bus, l’oeil s’arrête sur une main, sur l’angle d’une tête, la posture déséquilibrée d’une hanche, et cela dit quelque chose. La main vit. La hanche crie. Les muscles se tordent sur mille douleurs, essorés comme de vieux torchons. Ça voudrait danser, mais ça n’ose… Parler avec son corps au milieu de la ville, parmi les passants, les transports (publics, amoureux?). Et pourquoi non? Pina Bausch, Wim Wenders l’ont fait.

Je danse, et puis j’oublie?

Il y a la PNL, qui va chercher l’enfant blotti sous les arbres, au fond du jardin, et qui le ramène en pleine lumière, accompagné de ses mentors choisis. Soudain, comme on est libre, avec la bienveillance. Tigres apprivoisés, digérés, incorporés au patrimoine émotionnel : la mémoire a perdu ses griffes. « J’ai confiance, et je vis ».

Et puis il y a Frankie. Son atelier d’écriture, son insistance et sa jubilation physique à l’évocation d’un objet, de sa texture, de son toucher, sa manière de faire surgir la présence humaine à partir d’une odeur, d’un mollet de montagnard bien rebondi, propre à susciter le désir d’une femme. Frankie nous jette en pleine figure ce qu’évitent si soigneusement les intellectuellement corrects à l’émotion si retenue qu’elle en étouffe. Avec Frankie, les mots retrouvent force, âpreté, saveur. Ils relient à nouveau le corps et ce qui brûle en nous dans un flamboiement de couleurs. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, ce qu’il faudrait cacher, replier sous les couvertures, ensevelir. Ce plaisir rare, on le goûte entre soi, dans un petit cercle initié. Sa révélation aurait quelque chose de plus obscène encore que de chanter nu place de la Bastille, le jour de l’enterrement de mère Thérésa. C’est le vieux combat du Carême et du Carnaval, un rouge trop vif aux lèvres ou dans les dessins d’Olivier Thévin, chargés d’un pouvoir explosif.

La main sur le détonateur, je compte, et puis je ris.

coup de coeur à Olivier Thevin


A voir : l’expo d’Olivier Thevin, illustrateur, graphiste, sculpteur et compagnon dessinateur à l’atelier de nu d’Aracanthe.

Du 27 mai au 10 juin, a la Bête noire, 7 rue Maître Albert, 5°.

Pina Bausch ou Songkhran à Wuppertal


Je viens de voir Pina, le magnifique documentaire de Wim Wenders sur la chorégraphe Pina Bausch et sa troupe.

Première observation : la salle était pleine, ce qui prouve que le public parisien ne se déplace pas que pour Thor. Nous voici rassurés.

Seconde observation : la richesse du vocabulaire chorégraphique inventé par Pina Bausch et ses danseurs possède le pouvoir d’évoquer toute une gamme d’émotions : joie, beauté, frustration, sentiment de pouvoir, nostalgie, manque, réconciliation. On assiste à la naissance d’une écriture accessible à tous, pourvu que l’on sache se rendre disponible. Le corps vit, parle, nous touche, et j’en viens à regretter que Jean-Claude Guillebaud n’ait pas abordé la danse contemporaine dans son dernier ouvrage sur la vie vivante et les nouveaux pudibonds. Pina Bausch et Merce Cummingham ont rendu au corps humain toute la noblesse que les technoprophètes et autres cyber-pudibonds s’efforcent de lui arracher. Remettre le corps au centre est une façon de se confronter à sa finitude, au deuil, à la mort, aux limites qui définissent précisément notre condition d’humains. Sans la conscience de cette limite, comment pourrions-nous vivre pleinement la sensation, le chaud, le froid, le mouillé, la main palpitant sur la peau tendue?

Troisième observation : les cadrages de Wim Wenders réussissent à replacer le corps humain dans une perspective urbaine qui risquerait de l’écraser, et qui le valorisent au contraire en lui donnant un vaste champ libre où le mouvement s’épanouit. Que la danse contemporaine puisse ainsi vivre et s’exprimer pleinement dans un cadre urbain contemporain, cela paraît tout naturel et pourtant ça ne l’est pas. Wuppertal incorpore en son espace la chorégraphie, crée des opportunités pour les danseurs qui s’en emparent et c’est très beau.

Quatrième observation : la scène où les danseurs s’aspergent d’eau autour d’un énorme rocher m’a rappelé Songkhran, le rituel bouddhique thaïlandais au cours duquel les moines bénissaient les fidèles en leur jetant de l’eau. L’énergie, la spontanéité, la fraîcheur explosent dans ce rituel réinventé par Pina Bausch.

Extrait de Mondomix, le blog de Mathilde Penchinat : « Pina restitue des fragments de quatre spectacles de l’Ensemble du Tanztheater Wuppertal tournés en public, entrecoupés par un trombinoscope des danseurs. Un à un, chacun évoque en silence un souvenir de Pina, avant de l’exprimer plus naturellement par la danse. Les danseurs dépassent ensuite physiquement les frontières de la scène pour laisser leur corps se mouvoir dans des lieux publics les plus divers (monorail de Wuppertal, forêt, falaise,…). Un film dansé donc, complété par des images touchantes de l’une des plus grandes chorégraphes du XXème siècle. »

Danse, le corps, c’est la vie!

Histoires de peau


Si vous vous demandez pourquoi tant de rose, je vous dirai simplement que c’est la couleur de la chair. J’allais écrire : c’est la couleur de la peau, mais ce serait oublier les quatre cinquièmes de l’humanité. Sans compter les martiens, qui l’ont verte. Se mettre à dos une planète trois quarts, est-ce bien raisonnable?